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Même avec une carrière solide, parler d’argent reste source de gêne pour de nombreuses femmes. Un silence hérité, aux effets bien réels.
Parler d’argent déclenche encore, chez beaucoup de femmes, un réflexe de retenue. Le sujet paraît intime, potentiellement déplacé, parfois même dangereux socialement, comme si évoquer son salaire, son épargne ou ses dettes risquait de fissurer l’image de la femme « raisonnable » et « désintéressée ». Le paradoxe est là : la maîtrise financière est devenue un marqueur d’autonomie, mais le langage pour en parler reste chargé de gêne, y compris chez celles qui disposent de revenus confortables et d’une carrière solide.
Des chiffres qui confirment un malaise persistant
Ce malaise trouve un écho clair dans les perceptions exprimées. Les femmes se montrent encore plus réservées que les hommes lorsqu’il s’agit de parler de leur situation financière, et la gêne s’accentue dès que le sujet des dettes apparaît. Cette retenue ne tient pas seulement à un manque d’informations ou de connaissances : elle renvoie à un sentiment de légitimité fragile, à la peur d’être jugée, et à l’idée tenace qu’en matière d’argent, rester discrète serait une condition pour demeurer « acceptable ».
Plus surprenant encore, l’écart ne se résorbe pas lorsque la carrière progresse, bien au contraire. Chez les personnes occupant des postes à responsabilité, les femmes restent moins à l’aise que les hommes pour parler de leur santé financière. Le tabou ne disparaît donc pas avec le niveau de revenu ou le statut professionnel : il se transforme, se charge de la crainte de paraître illégitime, voire d’être réduite à une caricature dès que l’argent entre dans la conversation.
Des croyances familiales qui façonnent le rapport à l’argent
Ce malaise n’arrive pas par hasard. Nombre de femmes ont grandi avec l’idée que parler d’argent serait inconvenant, presque déplacé, alors même que l’échange reste l’un des moyens les plus efficaces pour comprendre et apprendre. Ce silence dit quelque chose d’un conditionnement profond : dès l’enfance, l’argent s’entoure de non-dits, de petites interdictions et de messages implicites qui façonnent durablement les réflexes. Des spécialistes le soulignent régulièrement : l’éducation ne transmet pas les mêmes repères aux filles et aux garçons, et l’inconscient collectif continue de valoriser la figure du « père de famille » chargé de « ramener » l’argent.
Dans ce cadre, le rapport à l’argent se construit souvent par ricochet. Certaines phrases familiales installent des croyances durables, même sans intention : grandir avec « un sou est un sou » ne donne pas la même relation à l’argent que grandir sans peur du manque. D’autres messages sont plus indirects : la culpabilité associée aux dépenses, la méfiance vis-à-vis de la réussite, ou la critique constante du monde du travail. À force, le sujet se transforme en terrain sensible, où parler d’argent revient à risquer le reproche, la suspicion, ou l’étiquette peu flatteuse collée aux femmes « intéressées ».
Le coût concret du silence autour de l’argent
Dans la vie quotidienne, ce tabou ne reste pas abstrait. Il pèse concrètement sur les décisions, notamment au sein du couple, où les hommes continuent plus souvent d’endosser le rôle de décideurs financiers, tandis que les femmes s’y projettent moins. Même lorsque la gestion paraît partagée, les perceptions divergent sur l’équilibre réel de cette répartition. Cette dissymétrie s’installe rarement par choix explicite : elle se glisse dans les habitudes, devient invisible, puis finit par peser sur l’épargne, les décisions d’investissement et, plus largement, sur la sécurité financière, en particulier en cas de séparation.
Au travail, le silence a aussi un coût. Le baromètre annuel « Les femmes et l’argent » de ViveS, relayé par Sapiendo , souligne que seules 33 % des femmes se sentent à l’aise pour demander une augmentation, contre 50 % des hommes, et 32 % pour négocier à l’embauche contre 53 % des hommes. Dans ce contexte, parler d’argent peut se confondre avec « se vendre », expression que Catherine Oberlé juge révélatrice : demander plus, fixer un tarif, défendre une rémunération active des stéréotypes persistants, comme si l’ambition devait rester discrète pour être tolérée.
Redonner à l’argent sa juste place
Sortir de la culpabilité ne passe pas par une posture. Le premier basculement tient souvent à une idée simple : l’argent n’est pas une mesure de valeur personnelle, c’est un outil. Une rémunération correspond à du temps, des compétences, de l’énergie, et le fait de la nommer n’a rien d’indécent. Une discussion financière n’annule pas l’amour, l’amitié ou la loyauté. Elle clarifie les règles, évite les malentendus et protège, en pratique, la personne la plus exposée.
L’enjeu n’est donc pas de transformer chaque femme en experte patrimoniale. L’enjeu est plus concret : reprendre le droit de parler d’argent clairement, sans s’excuser, sans se justifier, et sans se réduire. Quand le tabou recule, la marge de manœuvre grandit : négocier devient plus naturel, investir devient envisageable, l’équité dans le couple devient mesurable. Ce n’est pas un slogan : c’est une protection, et un apprentissage qui commence souvent par une phrase enfin dite à voix haute.
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